Les tout premiers Amérindiens au Québec

 

Afin d’adapter le contenu de son atelier sur les Algonquiens et les Iroquoiens vers 1500 au nouveau cours d’histoire du 3e secondaire, l’entreprise Archéophone s’est procuré quelques manuels d’histoire. L’un de ces manuels donnait une information apparemment erronée en ce qui concerne les ancêtres des Amérindiens qui auraient été les premiers à mettre les pieds au Québec. Soucieuse de donner l’heure juste, l’entreprise, qui met des archéologues au service de l’éducation, révèle les données dont elle dispose sur le sujet.

Le manuel en question indique, à tort, que « les Archaïques anciens sont les premiers occupants des territoires de ce qui est, aujourd’hui, l’Ontario et le sud du Québec ». Il est intéressant, et même flatteur, de savoir que le manuel utilise une terminologie développée par les archéologues pour désigner des périodes d’occupation du territoire. La période Archaïque débute il y a environ 10 000 ans (vers 8000 avant Jésus-Christ) et, dans plusieurs régions du Québec, elle se prolonge jusqu’à l’arrivée des Européens. L’Archaïque ancien est une subdivision de l’Archaïque, laquelle marque le début de cette période. Toutefois, en attribuant à l’Archaïque les premières occupations humaines au Québec, les auteurs du manuel amputent l’occupation de notre territoire de quelques milliers d’années.

Les auteurs du manuel sont conscients qu’une période précède l’Archaïque : le Paléoindien. Bien qu’ils n’utilisent pas ce terme, ils discutent de deux subdivisions de cette période « la culture des pointes cannelées » et de la culture « planoenne ». Cependant, ils croient que ces cultures sont confinées aux États-Unis (culture des pointes cannelées) et aux plaines de l’Ouest (culture planoenne). Or, il existe des preuves archéologiques de la présence de ces cultures au Québec!

Chapdelaine (1994 : 269) recense sept sites archéologiques Planos le long du fleuve Saint-Laurent, entre Rimouski et la pointe de la Gaspésie. D’ailleurs, lors d’une entrevue accordée à Québec Science (Leblanc, 2003 : 36), ce professeur d’archéologie de l’Université de Montréal souligne que même si « les premiers sites Planos ont été trouvés dans l’ouest de l’Amérique, c’est dans notre province qu’ils sont maintenant les plus abondants ». La culture Plano (Paléoindien récent) est généralement positionnée dans l’intervalle compris entre 10 000 et 8 000 ans AA[1]. Elle est caractérisée par l’utilisation de pointes de lance longues et étroites (lancéolées) avec des retouches parallèles qui étaient utilisées pour chasser des cervidés comme le caribou et le wapiti (Dumais, 1996, Chapdelaine, 1994). En effet, le climat de l’époque convenait à ces proies.

Les archéologues ne semblent pas remettre en question la présence de la culture Plano au Québec. Le débat se situe surtout au niveau de la chronologie. Seuls deux sites archéologiques ont pu être datés au radiocarbone : l’un à Sainte-Anne-des-Monts et l’autre à Rimouski. La date obtenue pour le site de Sainte-Anne-des-Monts (5960 ans AA) ne correspond pas à la période Plano (10 000 à 8 000 ans AA). Certains croient que la date est erronée alors que d’autres proposent de modifier l’intervalle (Dumais, 1996 : 70). L’autre site (Rimouski) a livré des dates variant autour de 8000 ans AA. Or, les échantillons utilisés pour l’analyse au radiocarbone seraient contaminés, ce qui aurait eu pour effet de rajeunir les dates (Chapdelaine, 1994 : 233). Finalement, d’autres sites ont obtenu une date en fonction de leur élévation par rapport au niveau de l’eau. Depuis la fin de l’ère glaciaire, le niveau de l’eau dans les lacs et des rivières du Québec tend à descendre. Ainsi, plus un site est élevé par rapport au niveau d’un plan d’eau, plus il a de chances d’être ancien. Les géologues et géographes ont établi une chronologie du retrait des eaux, ce qui permet aux archéologues d’attribuer une date à un site par rapport à son altitude. Toutefois, Litwinionek (1993 : 88) rappelle que cette technique n’est valide que pour les groupes préhistoriques qui ont eu besoin de s’installer près de l’eau. Spécialistes de la chasse, les Paléoindiens auraient pu favoriser des environnements éloignés de l’eau.

La culture des pointes cannelées (Paléoindien ancien) dans le Nord-Est américain couvre un millénaire compris entre 11 000 et 10 000 ans AA. Jusqu’en 2003, deux sites québécois pouvaient être attribués à cet intervalle, l’un à Squatec et l’autre à Saint-Romuald (Fontaine, 1998 : 20). L’année 2003 marque les premières découvertes de pointes de lance caractéristiques de cet intervalle sur notre territoire : les pointes munies d’une cannelure. La découverte apporte une certitude qui n’existait pas antérieurement… la culture des pointes cannelée a bel et bien pénétré la belle province!

La cannelure permettait aux chasseurs d’insérer la pointe dans une fente pratiquée dans la hampe d’une lance. Ainsi outillés, ils pouvaient s’attaquer à des troupeaux de caribous. Il est aussi possible que des mammouths et des mastodontes se trouvaient, à cette époque, sur le territoire québécois (Chapdelaine, 2004 : 17). Le cas échéant, ils n'en auraient fait qu’une bouchée. Ailleurs en Amérique, les paléoindiens sont accusés, par certains archéologues (Martin, 1984), d’avoir chassé ces gros mammifères jusqu’à leur extinction.

La découverte de 2003 a été faite par l’École de fouille de l’Université de Montréal, au bord de la rivière aux Araignées (région de Mégantic). Il s’agissait de deux fragments de pointes sur lesquels une cannelure était visible et un troisième fragment trop petit pour y déceler une telle cannelure. Un éclat de cannelure a aussi été trouvé (culture-megantic.qc.ca et Chapdelaine, 2004 : 12-13). En 2004, trois nouvelles pointes à cannelure et quatre autres éclats de cannelure ont été découverts sur le même site (culture-megantic.qc.ca). Selon Claude Chapdelaine (2004 : 17), directeur de l’École de fouille, le type de pointes à cannelure trouvées en 2003 serait caractéristique d’un intervalle du Paléoindien ancien comprit entre 10 500 et 10 200 ans AA. Cependant, Chapdelaine (2004 : 19) indique que ces intervalles doivent être corrigés et qu’une date de 10 500 ans AA pourrait correspondre à un âge réel de 12 390 ans AA.

Les faits exposés montrent bien qu’il y a eu une occupation du Québec avant la période Archaïque. Les données les plus solides que nous disposons sont des pointes de lance dont les formes caractérisent une époque et une culture : le Paléoindien. Cette dernière période peut encore être subdivisée en différentes traditions, toujours à partir de la forme des pointes. Bien que les archéologues ont parfois de la difficulté à s’entendre sur l’âge exact à donner aux découvertes québécoises, ils n’ont pas de mal à reconnaître que les pointes en question ressemblent beaucoup à celles trouvées aux États-Unis et dans l’Ouest canadien, lesquelles étaient déjà attribuées au Paléoindien. À la lumière de ces données, le manuel qui a donné lieu à cet article devrait réévaluer ses positions. Les enseignants intéressés par ce que l’archéologie peut apporter aux cours de 3e année du secondaire sont invités à visiter le site internet d’ARCHÉOPHONE : www.archeophone.ca.

[1] Avant aujourd’hui.SPHQ

 

 

Article publié dans: Traces, Revue de la Société des professeurs d'histoire du Québec, Volume 46, no 3, Mai-Juin 2008, pp. 20-22

Par Francis Bellavance M. Sc.

BIBLIOGRAPHIE

Chapdelaine, Claude, 2004, « Des chasseurs de la fin de l’âge glaciaire dans la région du lac Mégantic. Découverte des premières pointes à cannelure au Québec », Recherches amérindiennes au Québec, Vol. XXXIV, Nº 1, pp. 3 à 20

Chapdelaine, Claude et ses collaborateurs, 1994, Il y a 8000 ans à Rimouski, Paléoécologie et archéologie d’un site de la culture Plano, Paléo-Québec, Nº 22, Recherches amérindiennes au Québec, Montréal (Québec), 314 p.

Culture-Mégantic, Projet archéologique « Le Méganticois », 12000 ans d’histoire amérindienne, www.culture-megantic.qc.ca/archeologie, 6 pages

Dalongeville, Alain, Charles-Antoine Bachand, Stéphanie Demers, Gaëtan Jean, Patrick Poirier, 2007, présences, Les Éditions CEC inc., Anjou, 1er année du 2e cycle du secondaire, Vol. 1, 236 p.

Dumais, Pierre, Céline Larouche et Jean Poirier, 1996, « Les sites paléoindiens récents de La Martre et de Mitis : réflexions sur le peuplement Plano de l’Est-du-Québec », Archéologique, Association des Archéologues du Québec, Québec (Québec), Nº 10, pp. 54 à 76

Fiedel, Stuart J., 1987, Prehistory of the Americas, Cambridge University Press, Cambridge, 386 p.

Fontaine, Laurent, 1998, « La première des premières nations », Québec Science, le Québec mystérieux, La Revue Québec Science, Montréal (Québec), juillet/août 1998, pp. 19 à 24

Fortin, Sylvain, Maude Ladouceur, Sylvain Larose, Fabienne Rose, 2007, Fresque, Graficor, Montréal, 1er année du 2e cycle du secondaire, Manuel de l’élève A, 240 p.

Leblanc, Joël, 2003, « Le Québec a 11 000 ans », Québec Science, cinq énigmes, La Revue Québec Science, Montréal (Québec), juillet/août 2003, pp. 34 à 42

Litwinionek, Luc, 1993, « La quête du Graal : le peuplement de l’Amérique, le peuplement du Québec et la question paléo-indienne », Archéologique, Association des Archéologues du Québec, Québec (Québec), Nº 7, pp. 85 à 89

Martin, Paul S., 1984, « Prehistoric Overkill : The Global Model », Quaternary Extinction, The University of Arizona Press, Tucson, Arizona, pp. 235 à 403

Royal Alberta Museum, 2005, "Archaeology: A Unique Fluted Point from the Grande Prairie Region, Alberta", Royal Alberta Museum. Exploring Alberta. Discovering the word, Royal Alberta Museum, Edmonton, Alberta, 1 p. www.royalalbertamuseum.ca